Présidentielle : l’Arcom veut mettre les podcasts au pas
À six mois de la présidentielle, le président de l’Arcom veut encadrer les podcasts et les entretiens vidéo qui reçoivent des responsables politiques. Le régulateur n’a pourtant aucune compétence sur ces programmes. Il mise sur une concertation dite volontaire et sur le droit européen des plateformes, qu’il teste déjà sur un podcast.
« Nous réfléchissons à de nouvelles règles pour la campagne de 2027. » Dans un entretien à La Tribune Dimanche publié le 3 octobre, Martin Ajdari, président de l’Arcom, a annoncé que le régulateur de l’audiovisuel venait « d’engager une concertation avec les principaux créateurs de contenu ». Sont visés les podcasts et les entretiens vidéo qui reçoivent des responsables politiques, dont certains réunissent, selon lui, des audiences comparables à celles de « certaines chaînes de la TNT ».
Il s’agit, a-t-il expliqué, de « réfléchir à ce qui pourrait être opportun en matière d’honnêteté et d’équité ». Ni le contenu de ces règles ni leur date d’application n’ont été précisés.
Cinq créateurs autour de la table
Selon Le Monde, qui a révélé le 14 octobre la liste des interlocuteurs du régulateur, cinq créateurs ont été approchés : HugoDécrypte, Gaspard G, Guillaume Pley (Legend), Sam Zirah et Thinkerview. Les pistes évoquées : une déontologie partagée, des bonnes pratiques de vérification des faits et des critères pour désigner les podcasts « les plus influents », seuls concernés. Des recommandations pourraient être publiées au début de 2027, avant le premier tour. Aucun seuil d’audience n’a été rendu public.
Martin Ajdari avait annoncé la couleur dès juillet, sur Sud Radio : « Ce ne seront pas les mêmes règles que pour les médias classiques. » Le critère serait l’audience. Seraient concernés ceux qui comptent « le plus grand nombre d’abonnés ou de spectateurs ».
Un régulateur sans compétence
Le problème est juridique. La loi du 30 septembre 1986 confie à l’Arcom le pluralisme et l’équité du temps de parole dans les programmes de radio et de télévision. Un podcast ou une chaîne YouTube n’est ni l’un ni l’autre. Pendant une campagne, la seule règle qui s’applique à ces formats est le silence électoral prévu par l’article L. 49 du code électoral, qui interdit la propagande à la veille du scrutin.
Ancien administrateur de l’Assemblée nationale, le juriste Jean-Pierre Camby le résume dans une analyse publiée par le Club des juristes : le régulateur « ne peut donc guère aller au-delà d’une approche incitative ». Imposer des règles nouvelles supposerait une loi, et voter une loi à six mois de la présidentielle n’aurait rien d’anodin.
Le droit européen comme porte d’entrée
L’Arcom dispose d’un autre levier. La loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (dite loi SREN) l’a désignée coordinatrice, pour la France, du règlement européen sur les services numériques (DSA). Ce texte ne lui donne aucun pouvoir sur les créateurs eux-mêmes, mais lui permet de demander des comptes aux plateformes qui les diffusent.
Le régulateur l’expérimente déjà, dans un autre registre. En février 2026, Le Monde a révélé que l’Arcom avait jugé recevable une saisine visant 10 000 pas, le podcast d’Ismaïl Ouslimani, dit le Raptor, pour des propos jugés homophobes et sexistes. C’est une première pour un podcast. Faute de compétence directe, l’instruction porte sur les obligations de Spotify, Deezer et Apple. « Juridiquement, c’est une instruction extrêmement compliquée », reconnaissait devant la délégation aux droits des femmes du Sénat une conseillère de l’Arcom, Laurence Pécaut-Rivolier. Le Raptor, lui, a dénoncé sur son blog une tentative de censurer son émission. Neuf mois plus tard, aucune décision n’a été rendue publique.
Une ambition, un budget
Cette extension de périmètre a un coût. Selon Advanced Television, l’Arcom fonctionne avec un budget d’environ 50 millions d’euros pour 378 postes, et prévoit 30 recrutements supplémentaires d’ici deux ans, au titre de son plan stratégique 2026-2028. Son président juge les moyens actuels insuffisants.
Les créateurs concernés, eux, vivent pour l’essentiel de leurs partenaires commerciaux. Auditionné au Sénat en avril, Gaspard G indiquait tirer environ 80 % de ses revenus de partenariats publicitaires. Les mêmes créateurs regrettaient pourtant, lors de cette audition, d’être exclus de certaines aides du CNC.
La parole n’a pas de seuil d’audience
L’Arcom avance un argument qu’il faut entendre : un entretien sur YouTube qui réunit autant de spectateurs qu’un journal télévisé pèse sur une élection. La comparaison avec la télévision ne tient pourtant pas. Si l’État encadre le temps de parole sur la TNT, c’est parce que les chaînes occupent des fréquences rares, qui appartiennent au domaine public et qu’il leur attribue. Un podcast n’occupe aucune fréquence et ne demande d’autorisation à personne : n’importe qui peut lancer le sien demain.
Fixer un seuil d’abonnés au-delà duquel un créateur devrait rendre des comptes revient à punir le succès, c’est-à-dire le choix des auditeurs. Plus un entretien serait regardé, plus il deviendrait suspect.
Après les « fausses nouvelles », les podcasts
Ce n’est pas la première fois que la menace des réseaux sociaux sert à justifier un contrôle de la parole en campagne. En 2018, la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information a créé un référé pour faire cesser en 48 heures, pendant une élection, la diffusion de contenus jugés trompeurs. Elle a aussi donné au CSA, devenu l’Arcom, le pouvoir de suspendre une chaîne contrôlée par un État étranger. Le Conseil d’État avait critiqué le texte, et le Conseil constitutionnel ne l’a validé qu’en le limitant aux informations « manifestement » fausses.
L’exemple roumain, que les partisans de la régulation citent volontiers, les sert moins qu’il n’y paraît. Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle de Roumanie a annulé le premier tour de la présidentielle, où Călin Georgescu était arrivé en tête, en invoquant une campagne massive sur TikTok attribuée à une ingérence russe. Deux semaines plus tard, le site d’investigation Snoop révélait que, selon l’administration fiscale roumaine, une partie de cette campagne avait été payée par le Parti national libéral, un parti de gouvernement pro-européen. L’agence qui l’avait réalisée a démenti avoir travaillé pour le candidat. Quand l’argument de la manipulation suffit à annuler un vote, il peut tout aussi bien servir à écarter des voix gênantes.
En voulant encadrer des créateurs qui ne doivent rien ni aux rédactions ni à l’État, l’Arcom s’inscrit dans cette lignée. Le caractère volontaire de sa concertation ne rassure pas. Un créateur peut-il refuser une charte proposée par l’autorité qui a fait sortir C8 de la TNT en 2025, mis CNews en demeure en juin, et qui instruit déjà un dossier contre un podcast ? Le Conseil constitutionnel a pourtant rappelé deux fois les limites de l’exercice : en censurant en 2020 l’obligation de retrait en 24 heures prévue par la loi Avia, puis, le 14 août dernier, l’interdiction générale des réseaux sociaux aux moins de 15 ans.
Contre la diffamation et les fausses nouvelles, le droit dispose déjà d’outils : le droit de réponse en ligne, le référé électoral, le juge. Il n’a pas besoin d’un régulateur administratif pour décider quels entretiens sont assez « équitables » pour être diffusés.
Reste une leçon pour les créateurs eux-mêmes. Ceux qui réclament l’accès aux guichets publics, comme les aides du CNC, ne pourront pas s’étonner qu’on leur demande ensuite des comptes. L’indépendance commence par ne rien devoir à l’État.
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Sources
- « Martin Ajdari, président de l'Arcom : "On ne doit pas se laisser impressionner" » (La Tribune Dimanche, 3 octobre 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Podcasts politiques : l'ARCOM réfléchit à "de nouvelles règles" avant 2027 » (CB News avec l'AFP, 4 octobre 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Présidentielle 2027 : l'Arcom réfléchit à des mécanismes de régulation pour les podcasts politiques les plus influents » (Le Monde, 14 octobre 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Présidentielle : les influenceurs controlés par l'ARCOM ? » (Sud Radio, 29 juillet 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Podcasts politiques : le défi juridique du pluralisme à l'approche de la présidentielle » (Le Club des juristes, 30 octobre 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Régulation des contenus : "Ce qui est interdit hors ligne est interdit en ligne" » (Public Sénat, 26 février 2026) — Source (nouvel onglet)
- « "10 000 pas", le podcast masculiniste du Raptor dans le viseur de l'Arcom » (Le Monde, 18 février 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Le Monde saisit l'ARCOM pour censurer mon podcast 10 000 PAS » (Le Raptor, 19 février 2026) — Source (nouvel onglet)
- « France: Arcom seeks increased resources » (Advanced Television, 20 mai 2026) — Source (nouvel onglet)
- « Nouveaux médias : "Les néomédias ont des modèles sains, indépendants de subventions, ne sont pas la propriété de milliardaires", martèle Gaspard G » (Public Sénat, 7 avril 2026) — Source (nouvel onglet)
- « L'Arcom met en demeure CNews de respecter le pluralisme » (Le Club des juristes, juin 2026) — Source (nouvel onglet)
- Loi Avia et décision n° 2020-801 DC du 18 juin 2020 (Vie publique) — Source (nouvel onglet)
- Loi du 24 août 2026 sur les mineurs et les réseaux sociaux, décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026 (Vie publique) — Source (nouvel onglet)
- Règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques (EUR-Lex) — Source (nouvel onglet)
- « Roumanie : la Cour constitutionnelle annule les résultats du premier tour de l'élection présidentielle » (Le Club des juristes, décembre 2024) — Source (nouvel onglet)
- « Snoop.ro : ANAF a descoperit că PNL a plătit o campanie care l-a promovat masiv pe Călin Georgescu pe TikTok » (Spotmedia, décembre 2024) — Source (nouvel onglet)
- « Firma care a derulat campaniile pe TikTok ale PNL dezminte că l-a promovat pe Călin Georgescu și depune plângere penală » (Spotmedia, décembre 2024) — Source (nouvel onglet)
- Décision n° 2018-773 DC du 20 décembre 2018, loi relative à la lutte contre la manipulation de l'information (Conseil constitutionnel) — Source (nouvel onglet)