StreetPress assume ses idées, beaucoup moins ses financeurs
StreetPress revendique un journalisme engagé et se dit « financé par ses lecteurs ». Depuis 2016, le média a reçu 349 500 dollars de la fondation de George Soros et au moins 273 194 euros d’aide publique. Selon son propre rapport d’impact, subventions et mécénat ont même dépassé les dons des lecteurs en 2023.
Le 11 janvier 2017, StreetPress met en ligne L’interview kebab de Benoît Hamon : 57 minutes avec le candidat à la primaire de la gauche, attablé devant un kebab. Avec 270 983 vues, c’est le premier vrai succès du média sur YouTube. Selon sa description, Benoît Hamon y « répond aux questions de StreetVox ».
Ce que la vidéo ne précise pas, c’est que ce programme a été financé par une fondation américaine. Selon son registre public, l’Open Society Foundations, la fondation du milliardaire George Soros, a versé en 2016 à Street Press 65 000 dollars, avec pour objet « StreetVox Videos ». Près de dix ans plus tard, StreetPress se présente toujours comme « un média indépendant, financé par ses lecteurs ».
Des fondateurs qui affichent la couleur
StreetPress est lancé en 2009 par le journaliste Jonathan Myara, qui signe Johan Weisz, comme un site consacré aux « cultures urbaines ». La société qui l’édite, Street Press SAS, est immatriculée le 10 mai 2010, et Jonathan Myara la préside toujours.
Dans une tribune publiée par son média le 14 décembre 2023, Combattre l’extrême droite, un récit personnel, Johan Weisz présente « l’historien Patrick Weil » comme « lui aussi co-fondateur et soutien sans failles de StreetPress ». La même tribune fixe un objectif politique :
« Marine 2027, le risque est élevé. Je me suis juré avec la rédaction de StreetPress de ne pas lâcher d’une semelle le RN et les groupuscules qui colleront des affiches pour eux pendant la campagne. »
Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, a été chef de cabinet du secrétariat d’État aux immigrés en 1981-1982, sous François Mitterrand. Son rapport de 1997 sur la nationalité a inspiré la loi Guigou du 16 mars 1998, qui facilite l’accès à la nationalité des enfants nés en France de parents étrangers : ils redeviennent français automatiquement à 18 ans, sans la démarche exigée depuis 1993.
« Le journaliste qui se dit neutre trahit »
Sa page Pourquoi StreetPress ? décrit le site comme « un média d’enquête et de culture urbaine » qui veut « faire entendre les voix des oubliés.es du débat public ». Suit une liste : « Antiraciste », « Contre les droites radicales », « Féministe », « Contre les violences policières », « Aux côtés des réfugiés », « Écologiste », « Aux côtés des précaires ».
L’argument du média est le suivant : la neutralité est une illusion, et la revendiquer revient à tromper le public. « Le journaliste qui se dit “neutre” trahit et le journalisme et ses lecteurs », écrit StreetPress. Il renvoie vers « notre manifeste pour un “journalisme engagé” », la traduction d’une tribune du journaliste américain Lewis Wallace, licencié après l’avoir écrite. On y lit : « Je suis journaliste, et je pense que l’objectivité, c’est fini. »
Mathieu Molard, de la pige au colloque de LFI
Mathieu Molard, spécialiste de l’extrême droite, pige pour StreetPress dès 2011, rejoint la rédaction en février 2013 et en devient rédacteur en chef en 2015. Le samedi 21 octobre 2023, il anime l’atelier « Groupuscules d’extrême droite : implantation, idéologie, formation » d’un colloque de l’Institut La Boétie, la fondation de La France insoumise. Il n’a qu’un seul co-intervenant : Raphaël Arnault, alors porte-parole du groupe antifasciste lyonnais la Jeune Garde, élu député LFI du Vaucluse en juillet 2024.
La vidéo de l’atelier, mise en ligne le 26 octobre 2023 sur la chaîne YouTube de l’Institut La Boétie, a été vue plus de 17 500 fois. OTX Media a pu la consulter. Selon les archives d’Internet Archive, elle était encore en ligne début novembre 2024 ; elle a été retirée depuis, sans que nous ayons pu établir quand ni pourquoi.
Entre-temps, l’entourage de Raphaël Arnault s’est retrouvé au cœur d’une affaire criminelle. La Jeune Garde a été dissoute par décret le 12 juin 2025. Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans, est mort à Lyon le 14 février 2026, après avoir été frappé au sol par un groupe antifasciste.
Quatorze personnes sont mises en examen dans ce dossier, selon Lyon Mag. Parmi elles, Jacques-Élie Favrot, cofondateur de la Jeune Garde et ancien assistant parlementaire de Raphaël Arnault, mis en examen pour « complicité de meurtre par instigation », selon franceinfo. Raphaël Arnault, entendu en audition libre fin octobre 2026, n’est pas mis en cause à ce stade. Le retrait de la vidéo a-t-il un rapport avec cette affaire ? Seul l’Institut La Boétie peut répondre à cette question.
Gardes à vue et islamophobie : l’audience et la ligne
Après le kebab de Benoît Hamon, la chaîne de StreetPress, qui compte aujourd’hui 470 000 abonnés, trouve sa formule. La percée arrive le mercredi 7 février 2018 avec les Interviews G.A.V., dans lesquelles des rappeurs racontent leurs gardes à vue. Guizmo y raconte son arrestation « sur les quais de Valmy avec un Beretta 85 et 22 grammes de cannabis et 3 grammes d’alcool dans le sang ». Quatre épisodes dépassent les 2 millions de vues : Koba LaD (3,1 millions), Kaaris (2,5 millions), RK (2,3 millions) et Soso Maness (2 millions).
Les vidéos sur l’islam et l’islamophobie, lancées en octobre 2017 puis en série le 8 mars 2018, ont eu beaucoup moins de succès : 17 566 vues pour La vraie vie des musulmans, 12 785 pour Si t’avais un islamophobe en face de toi, qu’est-ce que tu lui demanderais ?
Qui paie StreetPress ?
Sa page de dons affirme que « les dons des lecteurs sont aujourd’hui la première source de revenus du média ». Elle détaille aussi l’actionnariat : Johan Weisz et Mathieu Molard détiennent 78,62 % des actions, Patrick Weil 7,36 %, le Fonds de dotation Héliée 8,99 % depuis octobre 2021, et trois entrepreneurs 5,04 % depuis octobre 2024.
Ces pages ne disent rien de l’Open Society. Selon son registre, la fondation a versé cinq subventions à Street Press entre 2016 et 2023, pour un total de 349 500 dollars. Celle de 2022, 100 000 dollars sur deux ans, avait pour objet de sensibiliser aux violences policières et aux rixes dans les quartiers populaires, et d’assurer une veille de l’extrême droite en France.
Il faut aller chercher le rapport d’impact du média, un PDF publié sur son site, pour trouver le détail. StreetPress y chiffre à 310 000 € « le mécénat et les subventions » reçus en 2023 : aides au pluralisme du ministère de la Culture, soutien du CNC à deux séries vidéo, aides à l’apprentissage, Open Society, Babel International. La même année, les dons des lecteurs ont rapporté 305 500 €, soit 36 % des revenus. Subventions et mécénat ont donc dépassé les dons.
Selon les données publiées par le ministère de la Culture, StreetPress a reçu l’aide au pluralisme des services de presse tout en ligne :
- 135 759 € au titre de 2022 ;
- 66 617 € en 2023 ;
- 70 818 € en 2025.
Soit 273 194 € sur ces trois années, le jeu de données ne contenant aucun chiffre pour 2024. En 2023, l’année où l’État lui versait 66 617 € et l’Open Society 90 000 dollars, Street Press SAS a dégagé un bénéfice net de 27 139 €, selon l’Annuaire des entreprises.
Une franchise qui s’arrête à l’argent
StreetPress a parfaitement le droit d’être un média militant. La presse d’opinion est une vieille tradition française, et l’argument du média tient : aucun journaliste n’est neutre, mieux vaut le dire.
Mais cette franchise s’arrête à la page de dons. StreetPress assume ses idées jusqu’à jurer de « ne pas lâcher d’une semelle » un parti, et publie ses comptes dans un rapport d’impact. Sa page de dons, celle que lisent les donateurs, affirme pourtant que les dons sont « la première source de revenus du média », alors que selon ce même rapport, subventions et mécénat les dépassaient en 2023. Un média qui exige la transparence des autres pourrait dire la même chose partout.
L’aide au pluralisme finance ici un média dont le fondateur a juré de combattre un parti pour lequel votent des millions de Français. StreetPress n’est pas en faute, l’aide est ouverte à tous les titres éligibles. C’est le système qu’il faut interroger : un État qui choisit quels médias méritent l’argent de tous.
Une ironie, enfin : le site qui veut lutter « contre les préjugés qui fracturent la société » a bâti sa première grosse audience sur les gardes à vue de rappeurs. Ses vidéos sur l’islamophobie, peu vues, prouvent au moins qu’il suit ses convictions.
Sources
- Combattre l'extrême droite, un récit personnel (StreetPress, Johan Weisz, 14 décembre 2023) — Source (nouvel onglet)
- Pourquoi StreetPress ? (StreetPress, page non datée) — Source (nouvel onglet)
- Soutenez StreetPress, page de dons (StreetPress, consultée le 7 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Manifeste pour un journalisme engagé (StreetPress, Lewis Wallace, 13 février 2017) — Source (nouvel onglet)
- STREET PRESS, SIREN 522 306 505 (Annuaire des entreprises, consulté le 7 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Aide au pluralisme des services de presse tout en ligne (ministère de la Culture, data.gouv.fr, mis à jour le 6 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Décret n° 2021-1666 du 15 décembre 2021 instituant une aide au pluralisme des services de presse tout en ligne d'information politique et générale (Légifrance) — Source (nouvel onglet)
- Awarded Grants, recherche « Street Press » (Open Society Foundations, consulté le 6 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Colloque - Extrême droite : le dessous des cartes. Comment la vaincre (Institut La Boétie, octobre 2023) — Source (nouvel onglet)
- Groupuscules d'extrême droite : implantation, idéologie, formation (Institut La Boétie, YouTube, 26 octobre 2023, vidéo retirée depuis) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- L'interview kebab de Benoît Hamon (StreetPress, YouTube, 11 janvier 2017) — Source (nouvel onglet)
- L'interview G.A.V de Guizmo (StreetPress, YouTube, 7 février 2018) — Source (nouvel onglet)
- La vraie vie des musulmans - "Je suis musulman et ..." (StreetPress, YouTube, 10 octobre 2017) — Source (nouvel onglet)
- "Si t'avais un islamophobe en face de toi, qu'est-ce que tu lui demanderais ?" (StreetPress, YouTube, 8 mars 2018) — Source (nouvel onglet)
- StreetPress, page « À propos » de la chaîne (YouTube, consultée le 6 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Mort de Quentin Deranque à Lyon (franceinfo, dossier mis à jour jusqu'au 6 novembre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Meurtre de Quentin Deranque à Lyon : le député LFI Raphaël Arnault entendu par la police antiterroriste (Lyon Mag, 29 octobre 2026) — Source (nouvel onglet)
- Décret du 12 juin 2025 portant dissolution du groupement de fait « La Jeune Garde » (Légifrance) — Source (nouvel onglet)
- Législatives : Raphaël Arnault (Jeune garde) élu député dans le Vaucluse (Lyon Mag, juillet 2024) — Source (nouvel onglet)
- StreetPress (Wikipédia) — Source (nouvel onglet)
- Johan Weisz (Wikipédia) — Source (nouvel onglet)
- Patrick Weil (Wikipedia, en anglais) — Source (nouvel onglet)
- Loi n° 98-170 du 16 mars 1998 relative à la nationalité, dite loi Guigou (Gisti) — Source (nouvel onglet)
- Réforme du droit du sol, quand l'histoire se répète (Le Club des juristes) — Source (nouvel onglet)
- Mathieu Molard (LinkedIn) — Source (nouvel onglet)
- Portrait : Mathieu Molard. Profession cafteur (OJIM) — Source (nouvel onglet)