Le patron de StreetPress, deux fois condamné pour diffamation
Devant le Sénat, Johan Weisz affirme que StreetPress gagne 95 % des procès qu'on lui intente, et dénonce les « procès-bâillons ». Il ne dit pas qu'il vient d'être condamné pour diffamation, vingt ans après une première condamnation. Le média gagne souvent, contre le Raptor notamment, mais sa condamnation de février n'apparaît ni sous l'article en cause ni dans son audition au Sénat.
Le mardi 14 avril 2026, Johan Weisz est entendu par la commission de la culture du Sénat, dans le cadre d’une mission d’information sur « les zones grises de l’information ». Le fondateur de StreetPress assure aux sénateurs : « Il n’y a pas vraiment de zone grise à StreetPress. » Puis il évoque la justice : « Nous avons aujourd’hui dix-huit procès en cours, et plus d’une cinquantaine depuis la création du média. Pour ces procès, la règle est assez simple : même lorsque nous les gagnons, ce qui est le cas dans 95 % des situations, nous perdons. »
Dix semaines plus tôt, le jeudi 5 février 2026, le tribunal judiciaire de La Rochelle l’a déclaré coupable de diffamation, comme directeur de la publication de StreetPress. Le compte rendu officiel de son audition ne mentionne ni cette condamnation, ni Excelia, l’école de commerce qui l’a obtenue.
Un euro symbolique à La Rochelle
L’affaire part d’un article publié par StreetPress le 28 juin 2023, Le doyen d’Excelia business school accusé de harcèlement sexuel. L’école a choisi la citation directe : sans enquête du parquet, c’était à elle d’apporter la preuve de la diffamation, rapporte L’Hebdo de Charente-Maritime. À l’audience du jeudi 18 décembre 2025, après quatre renvois, son avocate reproche à l’article d’être « à charge » et de ne pas avoir respecté le contradictoire. L’avocate de StreetPress, Me Valentine Rebérioux, plaide : « Si on s’attaque aux journaux, on s’attaque à la liberté d’expression. »
Excelia ne réclamait qu’un euro symbolique pour son préjudice d’image. Selon Sud Ouest, cité par Wikipédia, Johan Weisz et la journaliste qui signait l’article ont été condamnés à 1 000 € d’amende avec sursis, à un euro de dommages et intérêts et à 1 500 € de frais de justice. L’article est toujours en ligne, et aucune note n’y signale le jugement.
Dans son rapport d’impact 2024, StreetPress présentait cette plainte d’Excelia dans une liste de procédures qu’il qualifie de « procédures-bâillons » : « Par ces procédures-bâillons, ils tentent de nous faire taire. »

2005, la première condamnation
Le samedi 22 mars 2003, en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak à Paris, deux jeunes militants du mouvement sioniste Hachomer Hatzaïr sont blessés. Sur le site Proche-orient.info, Jonathan Myara, qui signera plus tard Johan Weisz, attribue cette agression à des militants de la CAPJPO-EuroPalestine, une association propalestinienne.
L’association porte plainte. Le mardi 7 juin 2005, le tribunal correctionnel de Paris condamne pour diffamation la directrice du site, Élisabeth Schemla, et Johan Weisz. Selon le communiqué publié le jour même par la CAPJPO, Élisabeth Schemla écope de 2 500 € d’amende, Jonathan Myara de 1 500 €, et tous deux doivent verser 3 000 € de dommages et intérêts. La condamnation portait sur l’attribution de l’agression à une association nommément désignée, et non sur la réalité de l’incident.
Treize procédures en deux ans
Quatre ans plus tard, Johan Weisz lance StreetPress, qui se spécialise dans les enquêtes sur l’extrême droite, la police et les violences sexuelles. Le 15 novembre 2022, son rédacteur en chef Mathieu Molard publie un inventaire intitulé Sept procédures judiciaires contre StreetPress. On y lit : « On nous dit souvent : “Si vous avez tous ces procès, c’est que vous tapez là où ça fait mal.” » Et plus loin : « En tout cas, on n’a pas prévu de retenir nos coups. »
Le 11 décembre 2025, le même Mathieu Molard titre StreetPress a maintenant 13 procès sur le dos, chiffre repris par Reporters sans frontières. Selon le média, dix de ces procédures sont « le fait de personnalités et de structures liées à l’extrême droite ». StreetPress chiffrait ses frais d’avocats à 15 100 € pour 2023 dans son rapport d’impact. Devant le Sénat, Johan Weisz a parlé d’« un peu plus de 100 000 euros » de frais de défense pour 2024 et 2025.
Des procès gagnés, du Raptor à Versailles
Parmi les plaignants figure le youtubeur le Raptor, de son vrai nom Ismaïl Ouslimani. Il poursuivait un article publié le 28 octobre 2020, Vengeance Patriote, le groupuscule d’extrême droite qui prépare ses militants au combat, signé Naima Coloma, dont c’est le seul article publié par StreetPress selon sa page d’auteur. L’article affirmait que ce groupe avait été lancé en 2018 « à l’initiative » du Raptor et du youtubeur Papacito. Le Raptor a perdu. Il l’a annoncé lui-même dans son podcast 10 000 pas, mis en ligne le 2 novembre 2026 : il dit avoir dû verser 2 500 € à la partie adverse et avoir fait appel.
Selon son récit, la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris a jugé que la phrase qui le présentait comme le créateur du groupe n’était pas assez précise pour être diffamatoire. « Le tribunal […] n’a jamais statué, ne s’est jamais même interrogé sur la véracité des propos », affirme-t-il. Nous n’avons pas pu consulter le jugement ; le 9 octobre 2026, L’Informé résumait l’issue en titrant que StreetPress « s’en sort face à Le Raptor ».
Le média a gagné d’autres procès. Le 30 septembre 2015, le tribunal de grande instance de Paris déboutait Pierre Lurçat, présenté par StreetPress comme un fondateur de la Ligue de défense juive ; deux jours plus tard, le média publiait un communiqué, Le fondateur de la LDJ perd son procès contre StreetPress.
Le 8 juillet 2026, le juge des référés de Nîmes a rejeté les demandes de la commune de Beaucaire, de son maire et de son ancien maire, qui voulaient faire retirer un article de StreetPress et de L’Arlésienne sur l’attribution des locaux commerciaux de la ville. Le mardi 31 mars 2026, le tribunal judiciaire de Versailles a rejeté en référé les demandes d’un couple qui voulait faire retirer un article du 11 septembre 2025, ses photos de mariage et le nom de famille de l’épouse. Selon Arrêt sur images, il s’agit de Marc de Cacqueray-Valmenier, ancien chef du GUD, et de la journaliste de Radio Courtoisie Liselotte Dutreuil.
Dans l’affaire de Versailles, la juge a retenu que le mariage avait déjà été rendu public par la presse, que les photos venaient d’un compte Facebook ouvert et que l’information relevait de l’intérêt général. Le couple doit verser 2 500 € à StreetPress. Wikipédia présente cette décision comme une « relaxe » : il s’agit en réalité d’une ordonnance de référé civile, qui déboute les demandeurs.
Le bâillon a bon dos
Une procédure-bâillon, au sens où l’entend la directive européenne que réclame Reporters sans frontières, est une plainte abusive : son auteur ne cherche pas à gagner, mais à épuiser un journal en frais et en temps. Le phénomène existe, et RSF estime que StreetPress en est la cible. Devant les sénateurs, Johan Weisz a évoqué ses « plus d’une cinquantaine » de procès en parlant de « procès-bâillons » et d’une « tendance récurrente quant aux personnes qui attaquent StreetPress », sans dire lesquelles de ces plaintes étaient abusives.
L’affaire Excelia montre ce que cette étiquette recouvre. StreetPress l’avait appliquée à la plainte d’une école qui ne réclamait qu’un euro symbolique, ce qui n’est pas la méthode de quelqu’un qui cherche à ruiner un média. Le tribunal de La Rochelle a donné raison à l’école. La même étiquette couvre, dans l’inventaire de décembre 2025, un ancien chef du GUD condamné pour violences et un maire du Sud-Ouest. Elle s’applique ainsi indifféremment aux plaignants qui perdent et à ceux qui gagnent.
Le mot sert en revanche très bien à mobiliser les donateurs. L’article de décembre 2025 sur les treize procès l’écrit sans détour : « À force, c’est usant et, pour y faire face, nous avons besoin de vos dons ! » Les victoires ont droit à la même publicité : en 2015, la défaite de Pierre Lurçat a eu son communiqué deux jours après le jugement. La condamnation de La Rochelle, elle, n’a eu ni communiqué, ni note sous l’article, ni mention devant le Sénat, du moins à notre connaissance.
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Sources (19)
- « Commission de la culture, de l'éducation, de la communication et du sport : compte rendu de la semaine du 13 avril 2026 » (Sénat, avril 2026) — Source (nouvel onglet)
- « La Rochelle : l'école de commerce Excelia obtient la condamnation du média StreetPress » (Sud Ouest, 5 février 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Charente-Maritime. Un procès en diffamation technique à l'encontre de deux journalistes » (L'Hebdo de Charente-Maritime, 6 janvier 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Le doyen d'Excelia business school accusé de harcèlement sexuel » (StreetPress, 28 juin 2023) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Condamnation de Proche-Orient.info et “Les Amis de Shalom Archav” pour diffamation de la CAPJPO » (EuroPalestine, 7 juin 2005) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Sept procédures judiciaires contre StreetPress » (StreetPress, 15 novembre 2022) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « StreetPress a maintenant 13 procès sur le dos » (StreetPress, 11 décembre 2025) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « En France, StreetPress sous pression judiciaire : l'urgence d'une transposition de la directive européenne contre les procédures-bâillons » (Reporters sans frontières, 16 décembre 2025) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Directive (UE) 2024/1069 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 sur la protection des personnes qui participent au débat public contre les demandes en justice manifestement infondées ou les procédures judiciaires abusives » (Journal officiel de l'Union européenne, 16 avril 2024) — Source (nouvel onglet)
- « Média de référence de la jeunesse urbaine et engagée : rapport d'impact 2024 » (StreetPress, PDF) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Vengeance Patriote, le groupuscule d'extrême droite qui prépare ses militants au combat » (StreetPress, 28 octobre 2020) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « HALLOWEEN : LA JOIE QU'ON NOUS A CONFISQUÉE | 10 000 pas SAISON 5 #3 » (Le Raptor, YouTube, 2 novembre 2026), passage sur le procès de 2:42:45 à 2:56:00 — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Naima Coloma » (StreetPress, page d'auteur, consultée le 7 novembre 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Une liquidation pour Chalençon, Streetpress s'en sort face à Le Raptor... les télex de l'Informé » (L'Informé, 9 octobre 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Tribunal judiciaire de Nîmes, ordonnance de référé du 8 juillet 2026, RG n° 25/00935 » (Cour de cassation, Judilibre) — Source (nouvel onglet)
- « Tribunal judiciaire de Versailles, ordonnance de référé du 31 mars 2026, RG n° 25/01616 » (Cour de cassation, Judilibre) — Source (nouvel onglet)
- « Mariage entre journaliste et néonazi : la justice relaxe “StreetPress” » (Arrêt sur images, 27 avril 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Le fondateur de la LDJ perd son procès contre StreetPress » (StreetPress, 2 octobre 2015) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)
- « Johan Weisz » (Wikipédia, consulté le 7 novembre 2026) — Source (nouvel onglet) · Archive (nouvel onglet)